Mariage homosexuel en Utah: nullification jusqu’à nouvel ordre

Capitole Etat d'Utah, SLC 2010La nouvelle est parue dans la presse ce matin. Dans la foulée de la suspension par la Cour Suprême fédérale de l’arrêt Shelby qui autorisait le mariage de couples homosexuels en Utah, le bureau du gouverneur de l’État a envoyé le 7 janvier un courriel à tous les membres du cabinet leur informant notamment de ce qui suit:
« With the district court injunction now stayed, the original laws governing marriage in Utah return to effect pending final resolution by the courts. It is important to understand that those laws include not only a prohibition of performing same-sex marriages but also [of] recognizing same-sex marriages » (gras dans l’original).

Traduction: « L’injonction du tribunal de district étant suspendue, les lois initiales qui régissent le mariage en Utah reprennent effet en attendant une résolution finale par les tribunaux. Il est important de comprendre que ces lois [initiales] comprennent non seulement l’interdiction de célébrer des mariages entre des personnes du même sexe mais aussi de [les] reconnaître ».

Cela veut dire que les mariages célébrés à partir de l’arrêt Shelby (il y en au plus de 1000!) sont pour l’heure légalement nuls et non avenus. Malgré la nullité des mariages, le bureau du gouverneur a précisé quelques exceptions à prendre en compte. C’est le cas des personnes qui, à l’issue de leurs mariages, avaient fait inscrire leurs nouveaux noms sur leurs permis de conduire.

Les juristes interrogés par le Salt Lake Tribune – qu’ils soient de la BYU (qui appartient à l’Église mormone) ou de l’Université d’Utah – estiment que la décision de nullification tient la route légalement. Mais, bien évidemment, les couples homosexuels mariés entre l’annonce de l’arrêt Shelby et la décision de la Cour fédérale sont des plus remontés. C’est le cas de Jim Dabakis, homosexuel (il avait profité de l’arrêt Shelby pour se marier), chef de file du Parti démocrate en Utah (je l’avais interviewé lors mon dernier voyage de recherche en Utah pour ma thèse). Il pense que le gouverneur a pris une décision unilatérale, prenant sur lui de « détruire plus de mille mariages et de laisser des centaines d’enfants sans [leurs] deux parents… C’est scandaleux » (cf. « Utah’s action on gay marriages ‘puts my kids in jeopardy’ », Salt Lake Tribune, 8 jan. 2014).

Ordonnance suspensive des mariages homosexuels en Utah… en attendant

Il y a eu plusieurs développements depuis ma note du 21 décembre concernant de l’arrêt du juge Shelby mettant en demeure l’Utah des mormons de marier les couples homosexuels qui souhaitaient l’être (cf. Kitchen v. Herbert (2013)).

L’État d’Utah avait fait appel auprès du juge en question et lui avait demandé d’ordonner un « stay », une suspension ou mise en suspend de la décision en attendant que la Tenth Circuit of Appeals (= 10e cour régionale d’appels), basée à Denver et dont dépend l’Utah, puisse statuer. Le juge Shelby avait donné une fin de non-recevoir. Au grand dam de l’Utah, qui considérait que la célébration de ces mariages était « un affront » à ses citoyens, la juridiction régionale d’appels, qui examine en ce moment l’affaire, avait elle aussi refusé d’ordonner une suspension de l’arrêt Shelby.

Une fois ces recours épuisés, il ne restait plus à l’Utah qu’à porter l’affaire devant Sonia Sotomayor, une des neuf Juges qui siègent à la Cour Suprême fédérale et qui supervise la Tenth Circuit. Elle avait la possibilité soit de statuer seule, soit de référer l’affaire à l’ensemble de la Cour fédérale. Elle a opté pour la seconde solution. L’ordonnance est tombée aujourd’hui. Dans un court texte de six lignes publié sur le site de la Cour Suprême fédérale, on lit:
« ORDER IN PENDING CASE – 13A687 HERBERT, GOV. OF UT, ET AL. V. KITCHEN, DEREK, ET AL.
« The application for stay presented to Justice Sotomayor and by her referred to the Court is granted. The permanent injunction issued by the United States District Court for the District of Utah, case No. 2:13-cv-217, on December 20, 2013, is stayed pending final disposition of the appeal by the United States Court of Appeals for the Tenth Circuit. »

Autrement dit, en attendant (« pending ») une décision de la juridiction régionale d’appels, il n’est plus possible pour les couples homosexuels de se marier en Utah.

La Cour fédérale ne dit pas sur quoi elle se base pour ordonner la mise en suspend de l’arrêt de Shelby. On ne sait pas non plus s’il y a eu débats, si tous les neuf Juges ont été favorables à l’ordonnance de suspension ou pas. En tout état de cause, on imagine que les 2/3 des habitants du « pays mormon » sont satisfaits de la position de la Cour fédérale, même si, il faut le dire, on est encore loin, très loin, du dénouement. A priori, la juridiction régionale d’appels essaie de se prononcer très vite sur l’affaire. Mais il faut bien se dire que dans tous les cas, et les précédents l’ont montré, il y aura appel de la décision et la Cour Suprême fédérale aura à se prononcer sur ce dossier.

Un juge fédéral autorise de fait le mariage gay en Utah

Dans la perspective d’un défenseur des « valeurs », l’Utah sera devenu en quelques jours le lieu de la « fin des temps », la terre à fuir avant que ne s’y abatte le courroux divin, comme sur Sodome et Gomorrhe. Mais dans la perspective d’un défenseur de l’égalité des droits dans la société et devant la loi, l’Utah est devenu en quelques jours un modèle… que tous auraient du mal à suivre.

Les causes de ce qui précède sont multiples. Il y a d’un côté les actions de la part de l’Église mormone et, de l’autre, les actions de la justice fédérale en « pays mormon ».

Du côté de l’Église, j’ai déjà parlé de la reconnaissance sur son site internet que l’édifice exégétique élaboré depuis le XIXe siècle jusqu’en 1978 pour justifier l’exclusion des Noirs n’était pas une doctrine, quand bien même des prophètes et des apôtres l’avait défendu en tant que tel (cf. ma note du 7 décembre). A ceci, il faut ajouter un autre mea culpa: la reconnaissance de la part de l’institution religieuse majoritaire dans le mormonisme que ses fidèles ont célébré des mariages polygames jusqu’en 1904 alors qu’elle avait pendant longtemps soutenu que la chose avait effectivement cessé à son niveau avec son manifeste de 1890.

Du côté de la justice fédérale, on assiste à un réel chambardement du modèle familial que les mormons avaient voulu mettre en place après 1904, à savoir une société strictement monogame où les polygames étaient systématiquement excommuniés ou contraints de vivre à la marge; et, depuis les années 1960-70, combat acharné pour les « valeurs » pour préserver ce nouveau modèle social où les homosexuels n’avaient pas toujours les mêmes droits civiques que les autres. Or, après avoir jugé inconstitutionnelle une disposition de la Constitution de l’Utah qui interdisait la cohabitation, autrement dit la polygamie, le même tribunal fédéral a annoncé hier, dans Kitchen v. Herbert (2013), un arrêt de 53 pages, qu’un amendement de la Constitution de l’Utah, voté en 2004, et qui interdisait le mariage homosexuel, était contraire à la Constitution fédérale.

Voici le passage en question: « The court hereby declares that Amendement 3 is unconstitutional because it denies the Plaintiffs their rights to due process and equal protection under the Fourteenth Amendment of the United States Constitution. The court hereby enjoins the State from enforcing Sections 30-1-2 and 30-1-4.1 of the Utah Code and Article I, §29 of the Utah Constitution to the extent these laws prohibit a person from marrying another person of the same sex » (p. 53). (Traduction: La cour déclare en conséquence (hereby) que l’Amendement 3 est inconstitutionnel parce qu’il refuse aux plaignants leur droit à un procès équitable et à l’égale protection garantis dans le Quatorzième Amendement de la Constitution des États-Unis. La cour enjoint par conséquent l’État [d’Utah] de ne pas appliquer les Sections du Code et l’Article [litigieux] de la Constitution de l’Utah dans la mesure où ces lois interdisent à une personne d’épouser quelqu’un d’autre du même sexe).

Défilé Gay Pride SLC 2012, photo Gay PrideCet arrêt doit certainement faire plaisir aux mormons, peu nombreux, qui lutte depuis un moment pour faire changer les choses. Quant aux LGBT, il va sans dire qu’ils sont heureux du « cadeau de Noël » que vient de leur offrir la justice, comme aux polygames juste avant eux. Le Salt Lake Tribune rapporte que dans la foulée de l’arrêt, des couples du même sexe se sont pressés au bureau de la greffe du comté de Salt Lake pour y être mariés par… un pasteur de la First Baptist Church.

L’État d’Utah a immédiatement fait appel de l’arrêt auprès de la juridiction fédérale supérieure et a demandé sa non-application en attendant une décision finale. L’Église mormone, dont l’action a été décisive en Californie pour faire passer la Proposition 8, on se souvient, a fait part de ce court communiqué de presse:
« This ruling by a district court will work its way through the judicial process. We continue to believe that voters in Utah did the right thing by providing clear direction in the state constitution that marriage should be between a man and a woman, and we are hopeful that this view will be validated by a higher court » (cf. « Church Statement on Court Ruling Regarding Same-Sex Marriage in Utah« ).

Autrement dit, l’institution est déçue mais comme ce fut toujours le cas dans ces affaires, elle ne restera pas passive et espère que la juridiction supérieure (higher court) donnera gain de cause à l’État d’Utah et à ses habitants. L’appel de la décision risque de mettre du temps à venir; parce que, comme dans l’arrêt autorisant la polygamie, on est dans une bataille qui va aller jusqu’à la Cour Suprême fédérale et qui dépasse de loin l’Utah et les mormons.

Une autre affaire à suivre donc. Mais en attendant, je ne peux m’empêcher de constater que depuis… aller, une dizaine d’année au moins, l’Utah et les mormons aux États-Unis, sont devenus le sujet de recherche le plus passionnant en civilisation américaine.

Décriminalisation de la polygamie en Utah et aux États-Unis?

Cette fin d’année est décidément riche en rebondissements sur – ou en lien avec – le mormonisme. Après le reniement total par l’Église mormone de la politique d’exclusion des Noirs de sa prêtrise, exclusion instaurée par Brigham Young, le Salt Lake Tribune, a annoncé le 13 décembre, au lendemain de la soutenance d’une thèse où j’ai aussi étudié la question, que la polygamie serait décriminalisée en Utah et donc tacitement aux États-Unis en général. Le journal de titrer: « Federal judge declares Utah polygamy law unconstitutional » (Un juge fédéral déclare la loi de l’Utah sur la polygamie inconstitutionnelle). Jonathan Turley, l’avocat qui a défendu l’affaire à l’origine de l’arrêt, a publié le même jour une note sur son blog qu’il intitule « Federal Court Strikes Down Criminalization of Polygamy In Utah » (Une cour fédérale d’inconstitutionnalité la criminalisation de la polygamie).

Affiche sister wivesLe juge fédéral en question s’appelle Clark Waddoups, de la juridiction fédérale pour l’Utah, et l’affaire gardera le nom de Brown v. Buhman (2013). Je ne vais volontairement pas m’attarder sur l’origine de l’affaire. Il faut juste noter que les plaignants sont Kody Brown et ses quatre femmes (Meri Brown, Janelle Brown, Christine Brown et Robyn Sullivan), tous les cinq acteurs principaux du feuilleton de téléréalité « Sister Wives » (cf. affiche ci-contre) et la défense est l’État d’Utah, représenté par Buhman.

Turley écrit notamment dans sa note: « With this decision, families like the Browns can now be both plural and legal in the state of Utah » (Grâce à cet arrêt, les familles comme les Brown peuvent maintenant être plurielles et légales dans l’État d’Utah). A entendre la presse et ce que Turley proclame, Brigham Young, Parley P. Pratt, Wilford Woodruff et autres défenseurs de cette pratique doivent sauter de joie là où ils se trouvent! Mais les Juges qui ont rendu l’arrêt Reynolds v. United States (1879) doivent se retourner dans leurs tombes!

On lit effectivement dans l’introduction des 91 pages de l’arrêt:
« […] la cour trouve les dispositions (Statutes) inconstitutionnelles sur la forme (facially) et déclare par conséquent l’expression ‘ou qui cohabite avec une autre personne’ [des dispositions] en violation de la clause du libre exercice [de la religion] du Premier amendement de la Constitution des États-Unis et sans fondement rationnel au regard (under) de la clause du « procès équitable » du Quatorzième amendement, cela aussi bien à l’aune de précédents en vigueurs (established precedents) de la Cour Suprême » (p. 2, je traduis à chaud).

Waddoups reconnait qu’il aurait très bien pu s’abriter (defaulting) derrière l’arrêt Reynolds (p. 10), qui dit pour rappel, que la croyance est un droit inaliénable mais que sa pratique tombe sous le coup de la loi. Mais il ne l’a pas fait, estimant qu’il y a eu depuis des avancées significatives dans le domaines des droits civiques, notamment en ce qui a trait à la vie privée. Et c’est sur ce terrain et sur le droit à croyance, principalement, qu’il fonde l’inconstitutionnalité, partielle, je précise, de la loi anti-polygamie de l’Utah. En fait, il remet profondément en cause la jurisprudence Reynolds en rappelant le contexte dans lequel il a été pris, à savoir une volonté à l’époque de marginaliser les mormons et de les rendre étrangers à l’Amérique: il parle à juste titre de: « […] an orientalist mindset among ruling elites during the time period when Reynolds was decided ». Il détricote et rend caduque la jurisprudence Reynolds, écrivant: « Reynolds is not, or should no longer be considered, good law » (p.22), « no longer good law » est l’expression juridique consacrée pour dire qu’une loi est dépassée.

Si je procède comme Jonathan Turley et la presse, je ne devrais retenir que l’introduction et la conclusion de l’arrêt où le juge répète: « The court finds the cohabitation prong of the Statute unconstitutional on numerous grounds and strikes it » (La cour trouve le passage des provisions sur la cohabitation inconstitutionnelle en plusieurs points et l’abroge – p. 90). Sauf que, si j’ai bien lu, je comprends que le juge ne donne pas un blanc-seing aux polygames et ne légalise en aucun cas la polygamie dans le sens juridique du terme. Le juge précise dans la phrase immédiatement après:
« […] the court adopts the interpretation of “marry” and “purports to marry,” thus allowing the Statute to remain in force as prohibiting bigamy in the literal sense—the fraudulent or otherwise impermissible possession of two purportedly valid marriage licenses for the purpose of entering into more than one purportedly legal marriage ».

Pour résumer, la cour adopte une définition stricte des termes « épouser » et « prétendre épouser » et permet le maintien en vigueur de la disposition interdisant la bigamie, terme juridique pour polygamie, à savoir « la possession frauduleuse ou autrement inadmissible de deux actes de mariage supposément valides » dans le but de fonder une union polygame.

Ce que dit en substance le juge c’est que l’État, qui continue de ne reconnaître qu’un seul mariage acté/légal, n’a pas son mot à dire si un foyer est constitué de plusieurs femmes mariées religieusement avec un seul homme. Seul le premier mariage déclaré est valide. Après, c’est le problème des individus s’ils sont consentants et vivent nombreux dans une relation maritale dans le même foyer. C’est exactement ce qu’avait plaidé ’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, plus connue sous le nom de « Église mormone », au XIXe siècle avant d’abandonner définitivement la polygamie en 1904!

L’avocat des Brown oublie volontairement cette clause de l’arrêt et la presse a suivi. Mais il faut le dire, même si les lois ont évolué, il faut se garder d’aller trop vite en besogne. L’arrêt Brown ouvre une brèche importante, d’autant plus importante qu’il s’attaque à une jurisprudence qui dépasse de loin les mormons polygames – je rappelle qu’ils sont une minorité au sein du mormonisme et n’appartiennent pas à l' »Église mormone » – et remet en cause le droit de l’État (dans le sens large du terme) de réguler certains comportements à partir du moment où ceux-ci se déversent dans la société. Les enjeux sont donc énormes. Quid de la clause de la Constitution de l’Utah (et de bien d’autres) qui dit que « la polygamie sera à jamais interdite »?

Rien n’est joué. Il faut se rappeler que la juridiction qui vient de rendre cet arrêt est une juridiction inférieure et que l’arrêt n’est pas définitif. L’État d’Utah, la défense dans l’affaire, a annoncé son intention de faire appel de cette décision et de toutes celles qui tenterait de légaliser la polygamie. On peut aussi imaginer que les défenseurs des « valeurs » ne seront pas en reste. Je ne serais pas surpris non plus que l’administration fédérale s’invite dans cette affaire qui, je le répète, s’attaque en définitive à la prérogative de l’État de réguler la société. Je rappelle pour finir un argument central dans Reynolds: aucun État ne peut exister si on devait autoriser chacun à s’ériger en son propre législateur, quel que soit la justice de sa cause. En déclarant la loi Reynolds caduque, Waddoups ne vient-il pas tacitement de rejeter cette prérogative régalienne?

[MAJ 20/12/2013] Affaire à suivre.

Ma thèse sur les mormons et la politique: verdict de la soutenance

Chers amis, chers lecteurs,

Cette note pour vous informer qu’à l’issue de quatre passionnantes heures de soutenance hier, jeudi 12 décembre un peu après 18h, votre humble serviteur a reçu le titre de docteur en « études anglophones » dans le champ de la civilisation américaine, spécialisation religion et politique pour la thèse :
« L’intégration politique des mormons aux États-Unis, de Reed Smoot à Mitt Romney ».

Il s’agit d’une thèse de 526 pages (dont une centaine pour les annexes et la bibliographie). Elle couvre une période allant de 1820 à 2012, soit près de 190 ans. Elle comprend quatre parties, divisées en trois, quatre ou cinq chapitres chacune. Titres des parties :
– « Émergence, marginalisation et premières tentatives d’intégration [des mormons] »
– « Les années charnières de l’intégration politique des mormons »
– « La communication : arme politique des mormons »
– « De la marge à Washington : Quand les mormons font la politique des États-Unis »

Le doctorat m’a été décerné avec la mention « Très honorable avec les félicitations » à l’unanimité du jury. Ce dernier était composé de :
– Madame Nathalie Caron, Professeure, Université Paris-Sorbonne – Rapporteure, présidente du jury.
– Madame Blandine Chelini-Pont, Professeure, Université Aix-Marseille – Rapporteure.
– Monsieur Sébastien Fath, Chargé de recherche, Centre Nationale de la Recherche Scientifique – Paris.
– Monsieur Jean-Paul Gabilliet, Professeur, Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3.
– Madame Bernadette Rigal-Cellard, Professeure, Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3 – Directrice de thèse.

Ce titre vient récompenser quatre années de recherche et de rédaction, marquées, vers la fin, par une asociabilité aiguë. Ce doctorat marque aussi la fin d’un parcours et le début d’un autre : une publication du texte remanié est attendue, ainsi que plusieurs livres sur des aspects précis de la thèse. Le repos sera donc pour… euh… il paraît que les universitaires et la retraite ça fait deux!

Merci à tous ceux qui m’ont soutenu, qui ont valorisé mes recherches en venant lire des extraits sur ce blog, en me donnant l’occasion de donner des conférences ou en les publiant.

L’Église mormone et les Noirs: désaveu de la politique d’exclusion de Brigham Young

Le 3 janvier 2011, j’avais publié la note « Positions de l’Église mormone vis-à-vis des Noirs » où je faisais la synthèse et retraçais l’historique de l’exclusion de ce groupe de personne à un moment donné de la prêtrise et de certains rituels de la dite Église en raison de la couleur de leur peau.

Cette politique avait pris fin en 1978 mais l’Église soutenait encore que l’exclusion était fondée sur un ordre divin et certains dirigeants et fidèles avaient élaboré toute une théologie pour justifier ce racisme. Le 28 février 2012, un professeur de religion de l’Université Brigham, Randy Bott, avait pourtant défrayé la chronique en disant tout haut ce qui était enseigné dans l’Église ou qui, à tout le moins, figurait encore dans ses ouvrages concernant les Noirs (cf. Washington Post, « The Genesis of a Church’s Stand on Race« ). Pour faire taire la polémique, l’Église avait réprimandé Bott et s’était empressée de publier, dès le lendemain de la parution de l’article du Washington Post, un communiqué de presse où elle affirmait que les propos de Bott ne faisaient en aucun cas pas partie de sa doctrine ni de ses enseignements (cf. LDS Newsroom, 29 fév. 2012, « Church Statement Regarding ‘Washington Post’ Article on Race and the Church« ).

Cette déclaration était déjà une forme de désaveu… sur fond toutefois d’hypocrisie: l’institution de Salt Lake y affirmait ne pas « savoir précisément pourquoi, comment ou quand cette restriction avait commencé dans l’Église », ignorant les travaux des historiens, issus de ses rangs, qui avaient clairement montré que Brigham Young était le prophète par qui tout avait commencé. Nonobstant cela, il y a eu des progrès ici et là, la dernière en date étant une déclaration de l’Allemand Dieter Uchtdorf, l’un des trois membres de la plus haute instance de l’Église. Rappelant ceux qui avaient quitté le bercail à y revenir, il avait admis que l’institution avait, à travers ses dirigeants, commis des erreurs. Il avait déclaré:
« Et, pour être tout à fait franc, il y a eu des fois où les membres ou les dirigeants de l’Église ont tout bonnement fait des erreurs. Il a pu se dire ou se faire des choses qui n’étaient pas conformes à nos valeurs, à nos principes ou [à] notre doctrine » (cf. Conférence générale, octobre 2013, « Venez nous rejoindre« ).

On relève la prudence d’Uchtdorf qui n’a cité aucun nom mais sa déclaration avait été très favorablement reçue par la majorité des mormons et la presse internationale en a grandement fait l’écho. Il suffit de faire une petite recherche internet avec les mots « Uchtdorf » et « mistakes » pour s’en convaincre (cf. NYT, « A Top Mormon Leader Acknowledges the Church ‘Made Mistakes’ »). Bien évidemment, Uchtdorf ne pouvait pas avoir fait une telle déclaration sans avoir obtenu au préalable l’aval du prophète Thomas Monson. Mais il n’est pas anodin non plus qu’elle soit venue de lui, un Allemand.

On sait, a posteriori, que les propos d’Uchtdorf étaient une sorte de préparation des fidèles à d’autres choses. En me levant ce matin, j’ai été agréablement surpris d’apprendre, via les profils FB d’amis mormons Américains, que l’Église venait de publier sur son site internet un article intitulé « Race and the Priesthood« , qu’il faut traduire par « Les Noirs et la prêtrise ».

Neither nor White, Bush & Mauss coverAvant d’en venir à son contenu, il faut remarquer que l’article n’a rien d’un simple communiqué de presse. Il s’agit d’un article universitaire très informé (il faut d’ailleurs y voir un réchauffement des relations entre l’institution de Salt Lake et ses intellectuels), avec des notes de renvoi (25 références en tout) à des déclarations de dirigeants mormons mais aussi et surtout à des travaux universitaires de chercheurs bien connus comme la mormone Margaret Blair Young. On regrettera cependant que ne soient pas cités Lester E. Bush et Armand L. Mauss dont les travaux font référence en la matière. Leur ouvrage, Neither Black nor White: Mormon Scholars Confront the Race Issue in a Universal Church (1984), est accessible dans son intégralité sur le site de l’éditeur (Signature Books).

Sur le fond, l’article retrace l’historique de l’exclusion des Noirs et la présente telle qu’elle est connue des historiens et situe le tout avec précision dans le contexte général de l’histoire des Noirs aux États-Unis, montrant justement qu’une religion n’est jamais déconnectée de son environnement social et politique. Il y est clairement indiqué que les Noirs étaient pleinement acceptés dans l’Église sous Joseph Smith: Elijah Abel, le premier hiérarque mormon Noir, est notamment cité. Et, chose aussi importante, on y lit que c’est Brigham Young, très favorable à la culture raciste et de ségrégation qui prévalait aux États-Unis en son temps, qui avait annoncé l’interdiction d’ordonner les Noirs à la prêtrise mormone en 1852.

Extraits :
« During the first two decades of the Church’s existence, a few black men were ordained to the priesthood. One of these men, Elijah Abel, also participated in temple ceremonies in Kirtland, Ohio, and was later baptized as proxy for deceased relatives in Nauvoo, Illinois. There is no evidence that any black men were denied the priesthood during Joseph Smith’s lifetime. »

« In 1852, President Brigham Young publicly announced that men of black African descent could no longer be ordained to the priesthood, though thereafter blacks continued to join the Church through baptism and receiving the gift of the Holy Ghost. Following the death of Brigham Young, subsequent Church presidents restricted blacks from receiving the temple endowment or being married in the temple. Over time, Church leaders and members advanced many theories to explain the priesthood and temple restrictions. None of these explanations is accepted today as the official doctrine of the Church. »

« In theology and practice, The Church of Jesus Christ of Latter-day Saints embraces the universal human family. […] As the Book of Mormon puts it, “all are alike unto God. »

« Today, the Church disavows the theories advanced in the past that black skin is a sign of divine disfavor or curse, or that it reflects actions in a premortal life; that mixed-race marriages are a sin; or that blacks or people of any other race or ethnicity are inferior in any way to anyone else. Church leaders today unequivocally condemn all racism, past and present, in any form. »

Je traduis ce dernier paragraphe (en attendant la traduction française officielle de l’Église): « Aujourd’hui, l’Église désavoue les théories soutenues par le passé que la peau noire est [était] le signe d’une disgrâce divine ou d’une malédiction, ou que cela reflète [reflétait] des actes [accomplis] dans la vie pré-terrestre/pré-mortelle; [l’Église désavoue] que les mariages interraciaux sont [soient] un péché ou que les Noirs ou des peuples d’autres ethnies sont [soient] inférieurs à qui que ce soit. Les dirigeants de l’Église condamnent ce jour sans équivoque tout racisme, passé et présent, quel qu’en soit la forme ».

Cette déclaration était à n’en pas douter depuis longtemps en préparation et chaque mot a été murement réfléchi. Mais comment ne pas relever qu’elle intervient au lendemain de la mort du grand Nelson Mandela?

« Amen! », dit l’historien.

(N.B.: Cette note a été mise à jour par rapport à la version publiée ce jour en fin de matinée.)

« L’intégration politique des mormons aux États-Unis » – Soutenance de thèse

Chers amis, chers lecteurs,

Après quatre ans de recherche et de travail d’écriture, j’ai le plaisir de vous annoncer la soutenance de ma thèse intitulée

« L’intégration politique des mormons aux États-Unis, de Reed Smoot à Mitt Romney »

en vue du doctorat en civilisation américaine.

La soutenance aura lieu le 12 décembre 2013, à partir de 14h, Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3, Esplanade des Antilles, 33600 Pessac, Bâtiment d’accueil – Salle des thèses.

Le jury d’évaluation est composé comme suit :

– Mme Nathalie Caron, Professeure, Université Paris-Sorbonne – Rapporteur.
– Mme Blandine Chelini-Pont, Professeure, Université Aix-Marseille – Rapporteur.
– M. Sébastien Fath, Chargé de recherches (CR1), CNRS – Paris.
– M. Jean-Paul Gabilliet, Professeur, Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3.
– Mme Bernadette Rigal-Cellard, Professeure, Bordeaux 3 – Directrice de recherche.

Voici un bref résumé de la thèse proposée en soutenance :

L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, ou « Église mormone », émargea au cours de la première moitié du XIXe siècle dans une Amérique en proie à des mutations sociales et religieuses. Joseph Smith, son prophète-fondateur, l’inscrivit dès le départ dans une radicalité doctrinale en « protestant » les fondamentaux du christianisme tels qu’ils avaient été définis et acceptés auparavant. Il s’attira de ce fait le courroux des Églises dites « établies », en particulier de celles du protestantisme évangélique. Malgré une américanité foncière, sa religion fut affublée de l’étiquette « un-american » et ses disciples furent persécutés, poussés à édifier leur « Sion » sur la « Frontière », puis dans l’Ouest, à la périphérie de la société américaine.

Contrairement à bien d’autres groupes religieux ou de mouvements utopiques, les «mormons » réussirent à transformer leur marginalisation en force, développant par la même occasion des particularismes qui firent d’eux un « peuple à part ». Or, ils s’éveillèrent aussi à l’évidence que pour échapper aux persécutions, ils devaient se positionner au cœur de l’action politique du pays. L’investiture de Mitt Romney par le Parti républicain pour l’élection présidentielle de 2012 témoigne de leur réussite. Mais comment cela fut-il possible ? Romney fut aussi l’objet d’une formidable opposition religieuse au cours de la phase des primaires du Parti qui n’est pas sans rappeler celles fomentées par les protestants contre les catholiques Al Smith (1928) et John F. Kennedy (1960). Comment expliquer ce refus de voir un mormon à la Maison blanche ?

Nous répondons dans cette thèse à ces questions, et à bien d’autres, notamment en illustrant le fait que Romney, J. F. Kennedy et Al Smith eurent un prédécesseur en Reed Smoot, apôtre mormon dont l’élection en 1902 au Sénat fédéral fut à l’origine du plus grand procès politico-religieux d’Amérique.

Institut Français pour la Recherche sur le Mormonisme (IFReM)

Vous êtes étudiant et vous envisagez d’étudier le mormonisme? Vous êtes chercheurs et vous avez publié ou envisagé de publier sur le mormonisme? Vous êtes journalistes et vous  vous intéressez au mormonisme? Vous êtes monsieur et madame tout-le-monde et vous avez une question sur l’histoire, la sociologie, l’évolution du mormonisme, etc.? Alors, ce qui suit vous concerne.

l’IFReM, une initiative ambitieuse pour les études mormones

Plus qu’un titre ou d’une simple note passagère, dans ce contexte où, pour la première fois dans l’histoire, un mormon, Mitt Romney, s’apprête à être désigné candidat d’un grand parti politique aux États-Unis, le temps me semble venu d’annonce une initiative ambitieuse pour les études mormones, à savoir la création de l' »Institut Français pour la Recherche sur le Mormonisme », ou IFReM, son acronyme. Cette initiative se veut être LA référence sur le mormonisme et les études mormones en France et dans les pays francophones. A cet égard, le principal objectif de l’institut sera la promotion (accompagnement, facilitation…) de la recherche sur le mormonisme. Cela prendra plusieurs formes dont la création d’une base de données qui répertorie tous les spécialistes francophones du mormonisme, la création d’un fonds de documentation (identification et, si possible, obtention d’originaux ou de copies de documents et de travaux sérieux) et de dotation afin de publier des travaux sur le mormonisme (aide à la publication de mémoires, de thèses, création d’une revue des plus hautes qualités, etc.).

Les premiers membres

L’institut est à l’initiative des chercheurs bordelais suivants:

  • le sociologue Pierre Vendassi, Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche (ATER) à l’Université Victor Ségalen et qui rédige actuellement une thèse sur les stratégies missionnaires et l’implantation du christianisme en Chine;
  • le professeur Bernadette Rigal-Cellard, que je ne présente plus et dont le livre, La religion des mormons (Albin Michel), est à annoncé pour mi-septembre;
  • et moi-même, Carter Charles, votre humble serviteur, auteur de ce blog qu’il n’y a plus lieu de présenter ici.

D’un point de vue administratif, l’institut est déclaré comme association loi 1901 (préfecture de Bordeaux) et est dirigé par:

Dirigeants IFReM: Pierre Vendassi, Bernadette Rigal-Cellard, Carter Charles

  • Carter Charles: président;
  • Bernadette Rigal-Cellard: vice-présidente;
  • et Pierre Vendassi: trésorier.

Le chercheur Jean-François Mayer, l’un des pionniers de la recherche sur le mormonisme en langue française, est membre d’honneur de l’institut. D’autres personnes susceptibles de contribuer efficacement aux objectifs de l’institut recevront cette distinction.

Comment et pourquoi rejoindre l’IFReM?

Oui, ceux qui sont ou embarquent dans une carrière dans laquelle le mormonisme, les religions, jouent ou joueront un rôle sont fortement encouragés à devenir membre de l’institut pour pouvoir soutenir son projet, avoir facilement accès à ses ressources, etc. Je vous espère nombreux, des spécialités universitaires et d’horizons divers et variés, à venir nous rejoindre dans cette aventure, si toutefois vous vous sentez d’aborder le mormonisme de manière académique, avec toute la rigueur que cela implique et d’enrichir notre démarche. Un appel à adhésion sera lancé très prochainement. A ce moment seront communiqués les modalités, montants et durée de l’adhésion.

Longue vie à l’IFReM et aux études mormones!

“A poils!” ou les sous-vêtements sacrés des mormons

En passant

Aujourd’hui, ce sera deux notes pour le prix d’une (encore que vous ne payez pas pour lire sur ce blog !). Après quelques réflexions personnelles, le reste du contenu cette note sera la traduction d’un texte de Robert Rees paru dans Religion News Service ce samedi 24 août. Sa contribution, traduite et republiée avec son autorisation (échange de mails 24 et 25/08) me semble tout fait à propos.

Déshabiller les mormons jusqu’aux poils?

La potentialité d’un président mormon aux États-Unis,  Mitt Romney en l’occurrence, transforme cette volonté de savoir en une obsession mal placée qui ramène les mormons sur le devant de la scène, le pilori, ou le  « billard », comme jamais auparavant. On les déshabille complètement. On les dissèque à la recherche d’un scoop ou de l’information qui permettra de « faire le buzz » et gouter à cette notoriété aussi éphémère que les recherches sont superficielles. Cela, afin de se targuer d’avoir été le premier à révéler telle ou telle information sur Mitt Romney et sa religion.

L’illustration ci-dessous est un tableau récapitulatif des requêtes sur mon blog Mormonisme & Sociétés pour la date du 3 juin 2012. Comme on peut le constater, sur 53 requêtes à partir des moteurs de recherche qui ont conduit sur le blog Mormonisme & Sociétés, 27 (plus de 50% !) concernent les sous-vêtements portés par les mormons.

(Stats du Site ‹ Mormonisme & Sociétés au 3 juin 2012: télécharger l’intégralité de la page au format pdf)

Bien entendu, rien sur le récapitulatif ne permet de savoir combien de personnes ont fait des requêtes de ce genre. Quelqu’un qui tient absolument à savoir a pu développer une obsession passagère, effectuant la requête plusieurs fois et avec plusieurs combinaisons de mots.

Seulement voilà, si les requêtes concernant les sous-vêtements sont moins nombreuses sur le blog en dehors de la date du 3 juin, il n’en demeure pas moins qu’il y en a quasiment chaque jour. La probabilité que ce soit plusieurs personnes n’est donc pas à exclure. Et, quelque soit le nombre de personnes derrière les requêtes, il s’impose une évidence : on veut savoir ce que portent les mormons sous leurs vêtements habituels. On veut tout savoir sur Mitt Romney et ses coreligionnaires, par tous les moyens, y compris les mettre à nu, le cas échéant, pour savoir de quoi ils se parent vraiment.

Ne devrait-il pas y avoir de limites ?

Certes, il est tout à fait légitime de s’enquérir et d’informer pour faire reculer la méconnaissance, également néfaste, si tant est que cette démarche est empreinte de respect tant pour ceux qui font l’objet de la recherche que pour ceux qui liront les résultats de cette recherche. Mais, s’agissant des sous-vêtements des mormons, plus qu’une curiosité dans le but d’informer valablement, les interrogations me paraissent davantage relever du voyeurisme et de la volonté de justifier des a priori et des clichés bien ancrés. Elle n’est pas sans rappeler le voyeurisme avec laquelle on dénonçait le soi-disant harem mormon et la polygamie (bien sûr qu’il fallait le faire), tout en souhaitant quelque part que cela continue compte tenu du plaisir jouissif que procurait le fantasme sur le sujet.

Mais, de quoi je me mêle au juste ? La décence cesserait-elle d’être de rigueur dès lors qu’il s’agit de parler des mormons ? Comme le souligne Robert Rees, on prend avec les mormons des libertés que l’on ne prendrait pas avec d’autres personnes et groupes religieux. Qui se pose la question de savoir comment sont les sous-vêtements de Barack Obama, de François Hollande ou d’Angela Merkel ? Au nom de quel droit à l’information jouerait-on à aller voir sous la jupe des mormones ou sous le pantalon des mormons le type de sous-vêtements dont ils se parent ? Si les mormons voulaient en faire un sujet de discussion sur la place publique, ils ne les porteraient pas si intimement contre leurs corps et sous leurs habits courants.

Il est désespérant de constater encore et encore combien le voyeurisme malsain a fini par remplacer la curiosité qui pousse à mieux comprendre pour bien informer. A la place d’une information sérieuse, ces sous-vêtements blancs (sauf pour les militaires actifs), en deux parties maintenant, avec des marques symboliques à des endroits tout aussi symboliques – que les mormons (hommes et femmes) portent comme rappel de leurs engagements envers Dieu – deviennent des « sous-vêtements magiques » et sont plutôt connus à travers la superstition et les anecdotes culturelles, bien souvent fausses, qui se sont construites autour.

L’Église mormone ne fait pas la sourde oreille

Si, au nouveau de mon simple blog en français je reçois autant de visite, il faut imaginer les millions de requêtes qui atterrissent sur les différents sites de l’Église mormone. Et, bien entendu, l’institution a essayé de répondre à sa manière à l’affluence des requêtes. J’en veux pour preuve la multiplication des supports d’information sur le sujet depuis environ un an. Lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur l’histoire, la théologie et le fonctionnement de l’Église mormone il y a 8 ans, il fallait lire, chercher, rechercher encore et encore pour finir par tomber sur des documents crédibles et validés par l’institution ou des spécialistes. Aujourd’hui, une page entière, bien fournie et facilement accessible, est consacrée aux sous-vêtements sur son site internet consacré aux temples et les rituels qui s’y déroulent. Et, à la fin de la page, un lien renvoie vers un autre site dédié aux sous-vêtements (non officiel mais recommandé par l’Église mormone) avec une vidéo (ci-dessous) qui tente d’expliquer le fondement chrétien du port de ces sous-vêtements.

(Ceux totalement ignares du contenu de la Bible devront se tourner vers un spécialiste des religions ou un dirigeant religieux pour les éclaircissements)

Mais, il y a toujours un « mais », puisque l’Église mormone est soupçonnée de cacher des choses – tout comme on soupçonne, à tort ou à raison, le Saint Siège, les Francs-maçons, etc., de dissimuler de grands secrets -, peu de gens semblent être satisfaits des informations qu’elle donne concernant les sous-vêtements. C’est trop simple ! Il manque des choses ! Et ce n’est pas faux. En droit, l’Église mormone divulgue sur les sous-vêtements uniquement les informations qu’elle estime dépourvues de valeurs symboliques et qui ne tombent pas sous le sceau du sacré. Du coup, les insatisfaits cherchent à combler ce vide par tous les moyens possibles.

Autant donc vous prévenir tout de suite, en dehors des photos et vidéos pirates ou de grossières reconstitutions, si vous n’êtes pas mormons depuis au moins un an et en possession d’une autorisation spéciale appelée « recommandation à l’usage de temple », vous n’aurez jamais accès aux sous-vêtements sacrés des mormons par les canaux officiels. Vous ne les trouverez pas dans le commerce. Vous ne pourrez pas les commander sur le portail internet de l’Église (il faut un « numéro de membre »), etc.

En gros, si l’Église mormone accepte de communiquer un tant soit peu sur ces sous-vêtements qu’elle considère des plus sacrés, elle ne va pas non plus hypothéquer sa valeur sacrale pour « un plat de lentilles »; même si ce plat se trouve être la Maison blanche pour un de ses fidèles.

Qu’attend-t-on au juste des mormons ?

La curiosité obsessionnelle et déplacée concernant les dessous sacrés des mormons conduit à se demander s’il n’y a plus d’agnostiques et d’athées sereins et réfléchis dans cette France où il est plus facile de faire abstraction de la raison et de l’esprit d’analyse dès lors qu’il y a une dimension religieuse dans quelque chose. « C’est religieux ? Alors ce n’est pas bon », pense-t-on d’un simplisme à faire pâlir les plus incultes. Les manifestations ou signes d’appartenance religieuse sont de plus en plus vécus comme des agressions, des anomalies, des ostentations à bannir de l’espace publique. On entendrait presque « cachez ces symboles religieux que je ne saurais voir !» L’inconvénient est que quand ces symboles sont protégés des yeux des profanes, on trouve quand même à redire.

Si l’on va jusqu’au bout de la logique qui sous-tend le voyeurisme malsain et la dérision, en plus de tout dévoiler concernant leurs sous-vêtements sacrés, on suppose qu’il faudrait que les mormons renoncent à les porter, qu’ils se conforment aux attentes des profanes, seule condition pour eux de redevenir des gens « normaux » aux yeux des autres, et que l’institution ne soit plus considérée comme une bizarrerie ; du moins sur cette question. En effet, on nous ferait presque croire que les mormons sont une anomalie avec leurs dessous sacrés. Mais, comme on le verra plus loin dans le texte de Robert Rees qui complète cette publication, ils sont loin d’être les seuls.

Robert Rees : N’y a-t-il plus rien de sacré ? Quelques remarques sur les sous-vêtements des mormons

« Il n’y a rien de nouveau à ce que les saints des derniers jours [ou « mormons »] entendent des plaisanteries, des remarques qui les ridiculisent ou les tournent en dérision à cause des sous-vêtements qu’ils portent. Que ce soit dans les programmes de télévision en seconde partie de soirée, sur des blogs, sur YouTube et sur Internet, on dit de ces sous-vêtements qu’ils sont « étranges », « magiques » ; le tout accompagné de sourires narquois (ou le plus souvent de gros éclats de rire ) et de roulements des yeux. Parce qu’en réalité, on voit les mormons davantage comme des ringards que comme des gens fascinants, les commentateurs des médias ont moins de scrupules à se moquer de leurs sous-vêtements sacrés qu’ils ne le feraient pour la kippa des juifs, le turban des sikhs ou le mitre des évêques catholiques.

En tant que professeur de religion, je sais à quel point il est facile de se moquer des croyances des autres, de transformer ce que certains croyants considèrent comme sacrés en quelque chose de stupide et de risible. Je commence parfois mes séminaires à la Graduate Theological Union en montrant des extraits de films avec des hindous vénérant des rats, des pentecôtistes qui manipulent des serpents venimeux [cf. l’éclairante note de Sébastien Fath pour en savoir plus], des exorcistes catholiques ou encore des adeptes de la célébration du Jour des morts [il s’agit ici d’une célébration ritualisée des morts à la Toussaint, comme la fête des « Gédé » en Haïti ; cf. cette vidéo du culte au Mexique). Je fais cela non pas pour ridiculiser ces pratiques mais pour montrer à quel point il est difficile pour les croyants de considérer leurs rituels et pratiques comme étranges, sans pour autant pouvoir aborder les rituels et pratiques des autres de la même manière. Cela dit, toutes les religions ont des pratiques liturgiques, des rituels et cérémonies et rites de passage qu’ils tiennent pour sacrés mais que d’autres peuvent considérer comme étranges, voire absurdes. Il en est de même du sous-vêtement sacré des mormons.

Les vêtements sacrés (qu’ils soient visibles ou pas) font partie des pratiques religieuses depuis des millénaires. Dans la Genèse, il est question de « habits de peau » [Gen. 3 :21] faits par Dieu pour Adam et Ève ; Exode [28 :4] parle de « vêtements sacrés » portés par Aaron et d’autres prêtres ; l’Évangile secret de Marc [dont l’authenticité est remise en cause] fait allusion à Jésus enseignant « les mystères du Royaume de Dieu » à un jeune homme « portant un vêtement en lin » à même son corps ; et d’autres Apocryphes [textes chrétiens non canonisés] décrit Jésus tout comme ses disciples vêtus de vêtements blancs spéciaux et ces textes associent le port de ces vêtements au fait de se parer du Saint-Esprit ou littéralement de la personne du Christ. De fait, en portant ces sous-vêtements, les saints des derniers jours montrent qu’ils incarnent un nouvel homme ou une nouvelle femme, ou encore de l’armure de Dieu, pour reprendre l’expression biblique (Éphésiens 6 :11).

Les juifs orthodoxes ou hassidiques portent un sous-vêtement, le talit katan, en souvenir d’alliances conclus avec Dieu (cf. Nombre 15 : 39-40). Les sikhs portent le katchera, un sous-vêtement en coton leur rappelant l’engagement d’être purs, ainsi qu’un ensemble de vêtements et d’accoutrements visibles. Les vêtements sacrés (robes, soutanes, surplis, voiles, tuniques, etc.) font partie de quasiment toutes les religions du monde, qu’elles soient anciennes ou modernes, et ont une signification symbolique pour les croyants. Les saints des derniers jours portent des sous-vêtements sacrés parce qu’il s’agit pour eux d’une représentation de leurs engagements personnels et privés vis-à-vis de Dieu. C’est une façon pour eux d’apporter le temple dans le monde sans pour autant l’exposer au ridicule et à la moquerie.

Je porte ces « garments » (comme les mormons les appellent [– à noter que les mormons francophones ont conservé le terme anglais]) depuis que je suis allé pour la première fois au temple à mes dix-huit ans. A cette occasion et au cours de plusieurs autres visites, j’ai conclu et renouvelé des alliances d’être une personne meilleure et plus fidèle, y compris de m’efforcer d’être un meilleur chrétien. Chaque symbole sur les garments représente une alliance spécifique de dévotion dont l’ensemble peut se résumer dans les deux grands commandements du Christ d’aimer Dieu et d’aimer son prochain comme soi-même. Ainsi, les saints des derniers jours essaient de montrer leurs alliances spirituelles [invisibles] à travers des actes de dévotions et de service [visibles].

Nous vivons dans un monde dans lequel le séculier semble de plus en plus triompher du sacré ; un monde dans lequel le nombre de lieux sacrés et d’expériences de la vie semble diminuer. En fait, nous perdons une part essentielle de notre culture commune lorsque nous perdons le sacré. Considérer que rien n’est sacré c’est, pour paraphraser [Jalâl ad-Din] Rûmî, créer une division entre notre cœur et notre capacité à agir dans le monde. Les croyants de toutes les confessions (et espérons-le, les non croyants aussi) ont le devoir de préserver le sacré, d’entretenir au moins une flamme du sacré. Si Thoreau avait raison de dire « La préservation du monde se trouve dans la wilderness [la nature à l’état brut] », nous pourrions également dire « Le sacré préserve l’humanité ».

Robert Rees*

*Robert Rees, ou Bob pour les intimes, est professeur de littérature et de religion. J’ai eu le privilège de le rencontrer et de dialoguer avec lui en 2010 en Utah en marge d’un colloque. Il fait partie des intellectuels mormons qui, sans renier leur foi, plaide pour une meilleure prise en compte des différences.

Mitt Romney, les mormons et… l’argent

En passant

Oui, chers amis, on remet une couche sur la question de l’argent dans le mormonisme. La question est encore pertinente pour au moins trois raisons: la prise de position du CNEF, la façon dont Mitt Romney a acquis sa richesse et la prospérité décomplexée de l’Église mormone.

Tout d’abord, il y a l’actualité religieuse chez nous avec la réflexion engagée en France par CNEF (Conseil national des évangéliques de France) qui prend ses distances par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler la « théologie de la prospérité ». Certes, cette position n’engage pas l’Église mormone qui ne prétend pas appartenir au mouvement évangélique. Mais elle a le mérite d’ouvrir à nouveau le débat sur le rapport de la religion à l’argent.

Il y a ensuite ce qu’il se passe en ce moment entre Barack Obama et Mitt Romney: une séquence de « bilan contre boulet » grâce à laquelle Obama réussit pour l’instant à dicter le contenu des médias. En effet, malgré les risques et les critiques à l’intérieur de son propre parti, nous en avons déjà parlés, l’équipe d’Obama réussit habilement à faire taire son bilan économique et à faire braquer le feu des médias sur la façon dont Mitt Romney a accumulé sa richesse.

Du coup, Romney et son équipe passe leurs temps à démentir des affirmations et à demander des excuses à Obama et son équipe qui l’accuse d’avoir menti sur le moment où il a quitté le fond d’investissement Bain Capital. Quand on sait que les élections se gagnent aussi grâce à la capacité d’un candidat à orienter le contenu des médias, il faut avouer que c’est bien joué de l’équipe d’Obama de réussir à faire passer pour un boulet ce que Romney présentait comme son point fort face à un Obama qui n’a jamais été dans le monde de l’entreprise. Rupert Murdock n’avait pas tort de lui conseiller de ne pas sous-estimer les professionnels de la politique de Chicago.

Cela dit, si l’équipe d’Obama s’impose dans les médias, ce n’est pas le cas pour les levées de fonds. Ce point est encore plus important que le fait d’orienter le contenu de la presse puisque, comme on le sait, au pays de l’Oncle Sam, celui qui a le plus d’argent tient une longueur d’avance sur son adversaire. Or, Romney continue de creuser l’écart sur ce plan, au point même d’inquiéter sérieusement l’équipe d’Obama sur les derniers mois de mai et de juin (aller, une fois n’est pas coutume, la référence pour approfondir sera française). Pour un président sortant, c’est assez peu commun pour être relevé.

Le dernier point de cette note, pour vous gratifier de votre patience, sera certainement plus croustillant… pour les journalistes sérieux habitués à l’étude des religions, pour les chercheurs… et peut-être un peu moins pour certains autres, tout dépendra de comment on prend les choses. Tout d’abord, observez ce qui suit:

Il s’agit, comme on peut le constater, de la couverture du magazine Bloomberg Businessweek qui a consacré un article consistant – « How the Mormons Make Money » (« Comment les mormons font de l’argent », résumé en français ici) – à l’empire financier que représente l’Église mormone. Rien de vraiment nouveau pour le spécialiste. L’illustration en question, peinte au XIXe siècle par un célèbre converti mormon d’origine danoise du nom de C. C. A. Christiensen, montre une scène très importante dans les croyances mormones: Jean le Baptiste qui confère à Joseph Smith et son bras droit, Oliver Cowdery, l’autorité de baptiser (prêtrise d’Aaron, dit-on en jargon mormon). Et voilà que le magazine ne fait pas dire à Jean-Baptiste les paroles suivantes « …et tu construiras un centre commercial, détiendras des parts de Burger King, ouvriras un parque à thème sur la Polynésie à Hawaï qui sera largement exempté des frustrations des impôts… »! Et  Joseph Smith selon la journaliste d’acquiescer d’un « Hallelujah » venant manifestement du fond du cœur à ce commandement angélique de rechercher à tout prix la prospérité sans se préoccuper du spirituel.

Richard Hétu, journaliste canadien basé à New York, a été le premier sur le net francophone à se poser la question de savoir si les mormons laisseraient passer cette image – détournée de leur panthéon iconographique – sans la dénoncer. Cela suppose que, comme journaliste, Hétu avait relevé une démarche critiquable. Et bien, cela n’a pas manqué! La couverture et l’article ont déclenché un tollé. De l’Église mormone, aux universitaires spécialistes des religions, en passant pas les écoles de théologies et de journalisme, l’auteure de l’article et le magazine en prennent pour leurs grades (non, ce vocabulaire ne me vient pas du 14 juillet!). Inadmissibles! Déplacé! On n’aurait pas fait ça si c’était les catholiques, les juifs ou les musulmans! Ce n’est pas ce que nous enseignons dans les écoles de journalisme (spécialisées, s’il vous plait)! L’article est à côté de la plaque, il extrapole et suppute! Etc.

Au moment où je rédige cette note, je suis retourné sur le site du magazine pour vérifier deux ou trois bricoles. Et là, surprise! L’image de couverture en ligne a changé! Une illustration plus « neutre » (des mains dorées avec des dollars) a remplacé la visite angélique à Smith et Cowdery.

C’est vrai que l’Église mormone est habituée à être tournée en dérision. Cela devient une quasi normalité, un « must do » d’avoir son petit moment de dénigrement des mormons. On prend avec les mormons des libertés que l’on ne prendrait pas avec d’autres groupes religieux. Des fois ça passe. Des fois ça passe pas.

La réception de l’article aurait peut-être été un peu moins choquante si le support de publication était clairement identifié comme étant dans l’industrie du divertissement et de la caricature. En principe, quand on veut caricaturer, on ne va pas trop demander des interviews. Et les mormons auraient su à croire s’en tenir. Or, ici, il faut croire que les mormons ont reçu l’article comme un coup de poignard dans le dos. Et pour cause, l’article cite des gens qui en principe n’accordent pas d’interviews à la presse sur la gestion financière de l’Église, notamment l’ancien numéro un de l' »épiscopat président« , Keith McMullin. Certes, les mormons ne sont pas dupes. Ils savent et ne s’attendent pas à ce qu’un article de presse soit une apologie de leur réussite. Mais, qu’ils se rendent disponibles pour répondre à des questions, notamment sur les finances de l’Église mormone gérée dans la plus grande confidentialité, témoigne d’une ouverture qu’un journaliste n’aurait jamais dû mésestimer.

Cette affaire de journaliste qui se prend les pieds dans le cambouis en essayant de couvrir une religion me ramène à une question que je me pose de plus en plus et qui s’adresse aux écoles de journalisme: quand allez-vous ouvrir vos portes à des spécialistes des religions pour mieux former les journalistes de demain? Si ces formations existent déjà, il faut croire qu’elles sont un échec total et qu’il faut les revoir. Certes, que l’on soit journaliste ou pas, travailler sur les religions est quelque chose de  délicat. Il faut ménager les susceptibilités des croyants, sans pour autant devenir prosélyte d’un jour du  groupe que l’on couvre. En même temps, les approximations, raccourcis, manques d’éthique que je lis ici et là me font dire qu’il y a vraiment urgence.