Harry Reid: mormon de l’année… dans la tourmente

harryreid_190.jpgComme à chaque début d’année, les blogueurs mormons outre-Atlantique viennent de désigner la personnalité mormone qui aura le plus marqué les esprits. Il s’agit d’une "reconnaissance" qui n’a aucune valeur "officielle". Elle a déjà été accordée par le passé à Stephenie Meyer (auteure de Twilight dont j’ai parlé dans une précédente note), le sénateur mormon Orrin Hatch (républicain) et Elisabeth Smart, cette jeune mormone qui avait été kidnappée en 2002 et qui doit être actuellement missionnaire pour l’EDJSDJ à Paris.

Pour 2009, c’est le patron du Sénat américain, Harry Reid, la "Personnalité mormone de l’année". On considère qu’il a été le mormon le plus influent en politique à travers le monde. Même si ces idées politiques ne font pas consensus dans le mormonisme (voir plus bas), on apprécie sa ténacité à faire passer les projets du parti démocrate, en particulier le controversé projet de loi sur la santé.

Mais il n’y a pas que des mormons qui soient satisfaits du travail de Reid au Congrès. Le New York Times (NYT) du 25 décembre 2009 note l’ascension de Reid vers les sommets politiques pour avoir réussi à rassembler les 60 votes nécessaires au passage du projet de loi sur la santé . Ceux qui ont suivi l’évolution des débats savent combien la tâche était ardue. Il doit sa réussite à son talent de négociateur discret, capable d’appliquer le principe de compromis qui caractérise le système politique américain.

Qui est Harry Reid?

C’est le seul mormon qui ait accédé à ce jour à une telle fonction dans le paysage politique américain. Contrairement à bon nombre de mormons au Congrès, Reid n’est pas né dans le mormonisme. C’est un converti; et, chose très importante, il est démocrate, une espèce en voie de disparition dans le mormonisme. Je l’ai brièvement mentionné dans la note "Voyageons un peu" dans laquelle j’aborde la présence mormone en politique.

D’accord, c’est un démocrate du Sud (Nevada) qui n’est pas toujours en phase avec la ligne "liberal" (à comprendre dans le contexte américain) de son parti (voir par exemple sa position sur l’avortement). Mais Reid n’est pas toujours en phase avec le positionnement politique du mormonisme non plus. Car si pour la majorité des mormons de l’Utah il y a incompatibilité à être démocrate et mormon, Reid affirme que "il est beaucoup plus aisé d’être bon mormon et démocrate que d’être bon mormon et républicain" (lire/écouter l’interview en anglais).

Également incompatible avec les croyances mormones est le fait que Reid soit un ardent défenseur des loteries et jeux de hasard,  essentiels à l’économie de son État. En cela, il fait passer les intérêts de ses concitoyens avant ses croyances. Paradoxalement, Reid n’a aucun état d’âme à s’éclipser de débats d’une extrême importance au Sénat pour mission_0031.jpgaccueillir des missionnaires mormons au Congrès. Juste avant Noël, avant même de voter le projet de loi sur la santé, avec d’autres élus mormons du Congrès, il a pris le temps d’adresser la parole à des missionnaires travaillant dans la région de Washington D.C.

Sur la photo de droite, de Meridian Magazine: Reid et le délégué de Samoa,  Eni Faleomavaega (mormon et démocrate aussi) lors de la rencontre avec les missionnaires.

Reid dans la tourmente

Des élus mormons, dont le patron du Sénat, qui délaissent leur travail pour accueillir des missionnaires de leur Église au sein même de l’assemblée législative du pays? Impensable chez nous! On dirait la république en danger. Je n’ai pas eu échos d’une quelconque critique sur le sujet. Ce qui a défrayé la chronique et qui a valu une demande de démission de Harry Reid ce sont les mots qu’il a utilisés en 2006 pour inciter Barack Obama à se présenter aux élections présidentielles. Selon Reid, Obama avait toutes ses chances d’être le premier président noir/métis (chacun choisira) des États-Unis parce qu’il a "la peau claire" et n’a "pas l’accent de nègre, à moins de faire exprès". On a crié au racisme. Le patron du parti républicain, Michael Steele (également noir), a demandé la démission de Reid.

Les dirigeants de l'Eglise mormone remettent à Barack Obama sa généalogie en présence de Harry Reid

L’utilisation du mot "nègre" choque parce qu’il vient d’un blanc et aussi parce qu’on est en contexte américain. Tout comme pour "racaille" chez nous, là-bas, n’importe qui ne peut pas dire "negro" ou "nigga"; ce sont des mots culturellement marqués. Mais rares sont ceux qui ont observé qu’au-delà du mot, Harry Reid encourageait Obama à se présenter. On note qu’il travaille étroitement avec Obama depuis son élection. Il était présent lorsque l’EDJSDJ a officiellement remis à Barack Obama sa généalogie, chose qu’il a facilitée.

Alors, Harry Reid est-il raciste? Le lien est facile avec la pratique d’exclusion des noirs de la prêtrise dans l’EDJSDJ jusqu’en 1978 (voir note "Image et internationalisation du mormonisme"). Selon un article du NYT, pour calmer le jeu, il a présenté ses excuses à Obama. Bien que jugeant la remarque "regrettable", Obama a accepté les excuses en lui renouvelant son amitié et sa confiance, avant de conclure que "l’affaire est close".

A lire également sur la polémique Reid et le N-word (N pour "Negro", bien sûr; le mot que l’on ne prononce pas):

Voyageons un peu : destination les îles du Pacifique, puis les États-Unis

Si vous pensiez à des vacances de rêve sur les belles plages d’Honolulu et à apprécier la nature paradisiaque de Samoa avec ses hommes aux musculatures exceptionnelles (pour les dames), c’est raté. Car notre voyage (virtuel, faut-il le dire) à pour but de faire réfléchir ; et si vous voulez profitez du titre de cette note pour vous évader et oublier pendant quelques instants la morosité ambiante, alors FONCEZ.

Vous est-il déjà arrivé de vous arrêter à la fin d’un paragraphe et de vous interroger sur les protagonistes et leurs rôles ? Cela peut être d’autant plus troublant que le texte ne semble pas présenter de difficulté particulière au premier abord, et que vous êtes un bon lecteur. C’est le genre de papier que les lecteurs du Church News de l’EDJSDJ ont le samedi 17 janvier 2009 sous le titre « Honolulu mayor honors his Samoan heritage (Le maire d’Honolulu rend hommage à ses origines Samoans) ». Aucune difficulté dans le titre. Par contre, le premier paragraphe de l’article qui ne fait que quatre lignes nécessite au moins deux lectures pour commencer à comprendre qui est qui et qui fait quoi. Traduction :

« Deux mois après son écrasante victoire pour un second mandat en tant que maire de la ville et du comté d’Honolulu, Mufi Hannemann, ancien membre du grand conseil du pieu d’Honolulu à Hawaii, a prêté serment le 2 janvier devant le juge Bode A. Uale, président du pieu d’Honolulu, Hawaii ».

Dans la mesure où le journal Church News s’adresse à un public mormon, il utilise un vocabulaire spécifique au mormonisme[1] par lequel on présente un peu le maire et le juge qui l’installe. Et, que constate-t-on ? Le maire reconduit et le juge qui l’installe dans ses fonctions sont tous les deux mormons ; ils ont œuvré ou œuvrent encore au sein de l’EDJSDJ. Une situation cocasse et atypique. On a l’impression d’être en Utah. Comme on le lit plus loin dans l’article, les deux hommes partagent aussi la même origine.

L’article renvoie à deux aspects du mormonisme : son expansion à travers le monde et son intérêt pour la politique.

L’expansion ou la globalisation du mormonisme est un sujet qui revient souvent et qui s’accompagne d’un problème quasi insoluble pour l’ÉDJSDJ : c’est une religion qui fait des convertis à tour de bras mais qui les perd quasiment aussi vite qu’elle les a gagné. J’ai déjà parlé de ce problème par ailleurs (voir note du 2/06/2008) et ne souhaite pas m’y attarder ici, si ce n’est pour rappeler quelques faits historiques et donner quelques chiffres concernant le mormonisme dans les îles du pacifique qui nous intéressent.

La Polynésie française fut la porte d’entrée de l’ÉDJSDJ dans le Pacifique. Les premiers missionnaires y débarquèrent en 1843. Sept ans plus tard, l’Église comptait près de 2 000 convertis dans les îles de la Polynésie. Face à un tel succès, le successeur de Joseph Smith, Brigham Young décida d’étendre la prédication aux autres îles du Pacifique, en commençant par Hawaii en 1850. Les premiers missionnaires y rencontrèrent quelques difficultés d’acculturation liées notamment au climat et à la maîtrise de la langue. Mais une fois ces difficultés surmontées, le succès fut rapide : on estime à environ 3 000 le nombre de convertis en 1854.

D’Hawaii, l’ÉDJSDJ se répandit dans tout le Pacifique ; son implantation à Samoa débuta en 1863. La croissance de l’Église parmi les peuples de la région fut dynamisée par  plusieurs prophéties de Tohungas (prêtres tribaux Maori) dans le pacifique sud et, surtout à partir de 1881 avec une prophétie du Tohunga Paora Potangaroa[2]. Vers 1892, près de 10% des Maori s’étaient convertis au mormonisme.

La croissance initiale de l’ÉDJSDJ dans les îles du pacifique lui permet aujourd’hui de jouir d’une visibilité exceptionnelle dans la région. Elle se traduit par le nombre de ses congrégations, de temples et d’autres institutions dans les principales îles comme indiqué dans le tableau ci-dessous :

Îles Congrégations Temples Autres
Hawaii 131 2 : Laie, Kona Centre Culturel Polynésien (PCC)
Samoa 170 : (Samoa U.S : 36 ; Samoa : 134) 1 : Apia
Tonga 164 1 : Nuku’alofa Liahona High School
Fidji 44 1 : Suva
Tahiti 82 1 : Papeete
Kiribati 28 Moroni High School

La visibilité de l’EDJSDJ dans la région ne se mesure pas seulement en termes d’institutions et d’infrastructures. Les fidèles de l’Église mormone sont dans toutes les couches sociales des populations polynésiennes. Et, c’est par leur truchement que l’Église trouve sa place dans les instances politiques de la région comme l’illustre l’article mentionnée plus haut.

Il n’y a qu’en Utah que l’on voit des situations similaires à celui d’Honolulu. Toutefois, Bode Uale et Mufi Hannemann sont loin d’être les seuls mormons siégeant dans les instances de pouvoir dans la région. Bien avant eux et bien au-dessus aussi, jusqu’au Congrès américain, il y a Eni Faleomavaega qui siège depuis 1989 comme délégué pour le Samoa Américain. Si le Samoa Américain était un État à part entière de l’Union, il en serait le sénateur sénior.

Formé entre autre à l’université Brigham Young, université mormone, faut-il le rappeler, Faleomavaega est aujourd’hui l’un des mormons les mieux placés dans la vie politiques américaines. Ils sont au nombre de 14 (en baisse de 2 par rapport au précédent Congrès), soit 2,6% de l’ensemble du Congrès, selon le Pew Forum. A noter toutefois que le délégué n’est comptabilisé dans ce chiffre[3]. Parmi les collègues mormons de Faleomavaega, il y a le sénateur Orrin Hatch (Utah, républicain), mais plus connu encore est le sénateur Harry Reid (Névada, démocrate), président du sénat.

Mais au fait, pourquoi les mormons s’investissent-ils en politique ? Vaste question. Et je ne compte pas y répondre de manière détaillée ici. Je me contenterai seulement d’avancer deux éléments de réponse : premièrement, ils croient et soutiennent la démocratie et la stabilité politique ; cela fait partie de leurs croyances. Deuxièmement, une des nombreuses façons pour eux de soutenir cette stabilité est d’y apporter leurs contributions de la manière la plus directe. En cela, ils ont adhéré à l’idée que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est ce qui fut à l’origine de la candidature de Joseph Smith, premier prophète mormon, à la présidence des États-Unis en 1844. D’autres, dont Mitt Romney, le suivirent sans succès jusque là dans cet exercice.

A consulter :


[1] Pieu : unité ecclésiastique de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours regroupant au plus douze paroisses. C’est l’équivalent d’un diocèse catholique. Le pieu mormon est dirigé par un président de pieu  et deux conseillers. Celui-ci est aidé par un conseil composé de douze hommes appelés membres du grand conseil.

[2] « Mes amis, l’église pour le peuple Maori n’est pas encore arrivée parmi nous. Vous la reconnaîtrez au moment venu. Ses missionnaires voyageront par deux… Ils nous viendront nous rendre visite chez nous. Ils apprendront et nous enseigneront l’évangile dans notre langue. Ils lèveront la main droite quand ils officient ».

[3] Un de ceux comptabilisés dans la catégorie « mormon » (Leonard L. Boswell) par le Pew Forum est en fait membre d’une branche dissidente du mormonisme appelée Community of Christ, anciennement Église Réorganisée de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours.